VIH : « La participation des jeunes ne peut pas être symbolique »

Le réseau Grandir Ensemble publie des recommandations « visant à accélérer la lutte contre le VIH chez les jeunes et adolescent.es vivant en Afrique subsaharienne ». Avec ce document, les jeunes et adolescent.es membres de ce réseau qui réunit 18 associations dans onze pays d'Afrique de l'Ouest et du Centre, ainsi que Djibouti, font un pas de plus vers le plaidoyer [i]. Rodrigue Koffi, juriste et coordinateur du réseau Grandir Ensemble, explique leur démarche.

Transversal : Comment ces recommandations ont-elles émergé ?

Rodrigue Koffi : Cela s'inscrit dans un processus participatif qui remonte à 2018, où un premier projet de manifeste était né lors d'un atelier de formation des pairs-éducateurs à Cotonou : il a été diffusé en octobre 2019, en marge de la conférence de reconstitution du Fonds mondial. L'idée était de s'accorder sur un document, une feuille de route plus poussée que le manifeste qui commence à dater.

Nous sommes partis des domaines dans lesquels les jeunes et adolescent.es rencontrent des difficultés au quotidien. Une fois ces difficultés classées par thématiques, nous nous sommes interrogés sur les niveaux pertinents d’action : quels décideurs faut-il cibler à l'échelon national, étatique, international pour que les choses puissent changer ? Nous nous sommes ensuite demandé quels messages nous voulions leur porter et quels objectifs nous souhaitions fixer.

T. : En octobre 2019, le réseau Grandir ensemble publiait un manifeste qui posait déjà les grandes lignes de vos revendications. En quoi ces recommandations sont-elles un moyen d'aller plus loin dans vos actions de plaidoyer ?

R. K. : Ce document de plaidoyer va beaucoup plus loin parce qu'il s'inscrit dans une dynamique plus vaste. Au-delà de sa diffusion, il est prévu d'initier tout un ensemble d'actions. Un atelier va permettre d'outiller les jeunes du réseau d'un certain nombre de compétences en lien avec le plaidoyer. Nous allons définir ensemble un calendrier d'actions, destinées aux dirigeants au niveau national. Dans les onze pays des associations membres du Réseau, quels sont les actions collectives conduites par les jeunes leaders, en lien avec les structures membres, qui peuvent être réalisées sur le terrain ? Quelles sont les actions qui peuvent être conduites dans la ligne de ce document par les jeunes leaders de façon simultanée et conjointe ? Il s'agit aussi de voir ensemble quelles sont les actions qui peuvent être menées au niveau international pour porter haut le message des revendications contenues dans ce document. C'est une stratégie qui sera cette fois-ci prolongée en définissant une feuille de route.

T. : A qui s'adresse principalement cette action de plaidoyer ?

R. K. : Cette action de plaidoyer s'adresse à une multitude de profils et d'acteurs. En premier, aux acteurs nationaux, notamment ceux des programmes nationaux de lutte contre le SIDA ou ceux qui interviennent dans l'accès aux soins, parce que notre plaidoyer contient énormément de questions rattachées aux soins ou aux ARV. En effet, au niveau médical, il y a encore aujourd'hui des problèmes de rupture dans l’approvisionnement et de disponibilité des molécules, conduisant les jeunes à utiliser des traitements qui ne leur sont pas adaptés. Là encore, ce sont des questions portées par les programmes nationaux.

Notre document de plaidoyer aborde également la stigmatisation : encore aujourd'hui, certains pays obligent à faire des examens sanguins ou des tests VIH pour être pour accéder à des professions, tel qu’entrer dans la police. Ce sont des réalités qui existent encore aujourd'hui et sur lesquelles on peut agir au niveau national, en changeant des lois. 

Ce plaidoyer par ailleurs l’ambition porter la voix des jeunes au niveau international. Beaucoup d'acteurs internationaux n'ont pas d'indicateurs spécifiques quant à la question des adolescent.es et des jeunes, qui sont noyés dans les questions des adultes. Ces adolescent.es et jeunes ont pourtant des besoins spécifiques et font face à des défis particuliers.

T. : Votre quatrième recommandation demande l'implication des adolescent.es et des jeunes aux décisions, stratégies et activités qui les concernent : quelle est aujourd'hui la place de la jeunesse dans ces sphères décisionnelles ? Et que souhaitez-vous ?

R. K. : Si on peut aujourd’hui souligner quelques évolutions positives, il y reste encore beaucoup de choses à faire. Pour beaucoup d'acteurs, la participation des jeunes se limite à livrer des témoignages. Mais nous sommes en 2021, plus de 40 ans depuis les premiers cas de VIH ! La participation ne peut pas se contenter d’être symbolique.

C’est pourquoi, il faut outiller les jeunes en compétences. Tous une histoire avec la maladie, ils connaissent les défis qui existent, ils ont la légitimité pour parler. Il faut qu'ils participent au processus de conception des programmes ; et mieux, qu'ils participent à leur mise en œuvre ! Il faut sortir d’une approche « événementielle », pour accompagner les jeunes à comprendre qu’ils sont des interlocuteurs légitimes, qu’ils peuvent s'asseoir à la table des gouvernants, à la table des institutionnels pour porter des messages.

T. : Vous inspirez-vous de démarches observées ailleurs en Afrique, notamment en Afrique anglophone ? Quel est votre regard sur la prise en compte des adolescents et des jeunes dans les pays d'Afrique francophone, qui composent majoritairement le réseau Grandir ensemble ?

R. K. : Nous sommes obligés de nous inspirer de ce qui existe déjà, en tenant compte toutefois des réalités du terrain dans lequel nous nous inscrivons. Il nous faut garder à l'esprit que dans les pays d'Afrique australe, les taux de prévalence sont très élevés. Le souci, c'est qu'aujourd'hui – et la directrice de l'ONUSIDA l'a rappelé début juin – l'Afrique de l'Ouest et du Centre a un retard sur quasiment tous les indicateurs en la matière (3). Cela impacte nécessairement l'engagement et la visibilité des jeunes. Ce que nous souhaitons, c'est continuer à accélérer le mouvement, contribuer à l’émergence de jeunes pour trouver des solutions.

Les jeunes, une priorité de la lutte contre le VIH en Afrique

Sur les 2,8 millions d'enfants d'adolescents vivant avec le VIH, 90 % vivent en Afrique. « Le VIH est la 1ère cause de mortalité chez les jeunes de 10 à 19 ans vivant sur ce continent. Sur les 320 000 nouvelles infections d’enfants et adolescent.e.s estimées en 2019 (environ 880 par jour), près de 3 nouvelles infections sur 4 sont survenues en Afrique subsaharienne, dont 3 nouvelles infections sur 4 concernent des jeunes filles âgées de 15 -19 ans. » Face à « cette urgence pour la lutte contre le sida dans la région »,Grandir ensemble définit quatre priorités : un « accès à une prise en charge globale et adaptée de qualité ; le respect de[s] droits, dont celui à la santé sexuelle et reproductive ; la lutte contre la stigmatisation et la discrimination du fait d[u] statut sérologique ; [une] implication [des jeunes et adolescent.es] dans les cadres de prise de décisions et dans les activités qui [les] concernent ».

[i] Le réseau Grandir ensemble réunit 18 associations dans 11 pays d'Afrique de l'Ouest (Bénin, Burkina-Faso, Burundi, Cameroun, Côte d'Ivoire, Mali, Tchad, Togo), du Centre (Congo, République démocratique du Congo) et à Djibouti. Il s'est structuré à l'issue du programme Grandir, initié en 2006 par Sidaction et Initiative Développement pour la prévention et la prise en charge du VIH/SIDA chez l’enfant.

[ii] « En 2017, 41 % des adultes vivant avec le VIH en Afrique de l’Ouest et du Centre avaient accès aux traitements. Mais seulement 21 % des enfants de 0-14 ans et environ 36 % des adolescent.e.s » souligne le réseau Grandir ensemble.