COVID-19 : quelle couverture vaccinale chez les PVVIH ?

Si les personnes vivant avec le VIH (PVVIH) sont plus souvent vaccinées contre le Covid-19 que la population générale, un sixième d’entre elles n’ont toujours pas reçu leur première dose. La conséquence d’une intense circulation de « fake news », mais aussi de représentations erronées, particulièrement chez les migrants d’origine sub-saharienne. 

Nicolas DUPREY / CD 78 - CC BY-ND 2.0

Au 26 septembre, 80,5 % des PVVIH avaient reçu un schéma vaccinal complet, contre seulement 71,6 % de la population générale. Malgré d’importantes disparités géographiques[i], le bilan de la vaccination Covid-19 chez les PVVIH semble a priori positif. Pure question de perspective : côté face, 83,1 % d’entre eux ont reçu au moins une dose vaccinale ; côté pile, 16,9 % n’ont toujours pas entrepris la démarche. « Un peu plus de 80 %, ce n’est pas beaucoup pour des gens ayant de fréquents contacts médicaux, qui ont accès à une information de bonne qualité », s’étonne Cédric Arvieux, infectiologue au CHU de Rennes et président de la Corevih Bretagne.

Chez les réfractaires, « c’est l’information antivax qui domine », observe le médecin rennais. Selon lui, « ce sont des gens qui font confiance aux médecins, mais le poids de nos arguments est inférieur à ce qu’ils entendent ailleurs ». En particulier sur les réseaux sociaux, qui regorgent de fausses informations sur le Covid-19 et la vaccination. Selon la directrice générale de Sidaction, Florence Thune, « on assiste à une grande méfiance vis-à-vis du vaccin, les raisons sont un peu les mêmes que celles qu’on entend ailleurs », en population générale. « Comme tout le monde, ces personnes reçoivent depuis l’arrivée du Covid-19 une multitude d’informations, toutes plus contradictoires les unes que les autres », déplore Cédric Daniel, chargé de mission communication et plaidoyer chez Actions Traitements.

« Fake news » en tout genre

Entre autres rumeurs, le vaccin rendrait stérile, magnétique ou modifierait l’ADN. Le Covid-19 ne serait d’ailleurs qu’une maladie créée pour engraisser l’industrie pharmaceutique. Autre motivation du refus vaccinal, le rejet des mesures de crise, notamment du passe sanitaire. Au-delà de ces éléments qui irriguent l’ensemble de la population, d’autres, plus spécifiques au VIH, ont émergé. Résonnant particulièrement fort chez les PVVIH, l’interrogation récurrente : comment a-t-on obtenu des vaccins Covid-19 aussi rapidement, alors qu’il n’y en a toujours pas contre le VIH ?

Une rumeur a aussi circulé, selon laquelle l’ARN vaccinal, présent dans les vaccins Pfizer et Moderna, pouvait être rétrotranscrit en ADN par la transcriptase inverse du VIH, puis intégré au génome. Une impossibilité complète, balayée par les scientifiques. Cédric Arvieux évoque aussi celle née suite à la publication, en octobre 2020 dans la revue médicale The Lancet, d’un courrier de Susan Buchbinder. L’épidémiologiste américaine y appelait à la vigilance quant à l’usage de vaccins à adénovirus (dont celui d’AstraZeneca) chez les personnes à risque d’infection, notamment en Afrique subsaharienne.

En cause, une possible hausse du risque de contamination en cas d’exposition au VIH, uniquement chez les hommes, suggéré à la fin des années 2000 par les essais vaccinaux anti-VIH STEP et Phambili. Le message a été déformé par les réseaux sociaux, engendrant l’idée que les vaccins Covid-19 seraient nocifs pour les personnes déjà infectées par le VIH. « C’est quelque chose qu’on a entendu au tout début de la vaccination », se souvient Cédric Arvieux.

Forte réticence chez les personnes d’origine africaine

Les diverses personnes interrogées par Transversal évoquent une forte proportion de personnes originaires d’Afrique subsaharienne parmi les réfractaires au vaccin. Les causes en sont complexes, et font écho à une autre thèse, pas tout à fait éteinte, selon laquelle le VIH a été créé de toutes pièces pour maîtriser une prétendue surpopulation africaine. Le don de vaccins à l’Afrique, en particulier celui d’AstraZeneca mal-aimé en Europe, a pu alimenter cette théorie. Et ce bien que l’initiative internationale Covax, qui vise à faciliter l’accès au vaccin dans les pays en développement, porte aussi sur d’autres produits, dont celui de Pfizer. « On fournit à l’Afrique des vaccins dont on ne veut pas en France. C’est évidemment faux, mais c’est un argument facile à utiliser, qui fonctionne bien, à Paris comme à Douala », observe Florence Thune.

Cette surreprésentation des migrants d’origine africaine parmi les réfractaires apparaît clairement dans une étude présentée au congrès annuel de la Société française de lutte contre le sida (SFLS), qui s’est tenu fin septembre à Grenoble. Elle a porté sur le dispositif Opticare, programme de prise en charge des patients vulnérables, victimes de précarité sociale, d’addictions ou de maladies psychiatriques. Mis en place en janvier 2019 à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris 13ème), il assure un « suivi rapproché et individualisé » de ces patients, fréquemment contactés par téléphone, orientés vers les associations, explique son infirmière référente, Elise Charbonnier.

Dès avril 2021, le vaccin a été proposé aux personnes suivies. Seules 46 % l’ont accepté d’emblée : parmi celles ayant refusé, figuraient 87 % de personnes originaires d’Afrique subsaharienne - en majorité des femmes -, alors qu’elles constituent 65 % de la cohorte. Première raison de ce refus, une crainte de la nocivité du vaccin (78 % des refus), en particulier « du fait d’avoir le VIH », explique Elise Charbonnier. « Nous avons beaucoup échangé avec ces personnes. Dans cette population africaine, l’historique, les représentations, ont un poids important. En raison de la faible médiatisation du nombre de cas en Afrique, nous avons souvent entendu l’argument ‘nous ce n’est pas une maladie qu’on attrape, pourquoi on se ferait vacciner ?’ », ajoute-t-elle. A force d’accompagnement et de sensibilisation, le personnel d’Opticare est parvenu à convaincre : de 46 % au premier appel, le taux d’acceptation est passé à 73 %.

L’immunodépression priorisée, sans mention du VIH

Si l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et plusieurs sociétés savantes européennes ont rapidement conseillé d’inclure les PVVIH parmi les personnes à vacciner en priorité, tel n’a pas été le cas en France : la Haute autorité de santé (HAS) ne mentionne pas l’infection par le VIH parmi les pathologies à vaccination prioritaire. Toutefois, un consensus a rapidement émergé selon lequel le VIH ne constituait pas en lui-même un facteur de risque de gravité ou de mortalité. En revanche, une immunodépression marquée (moins de 200 CD4/mm3 ou de 350 CD4/m33, selon les études) ou un échappement virologique favoriseraient les formes graves.

Mi-janvier, la SFLS et le collectif associatif TRT-5 CHV exhortaient la HAS à prioriser les PVVIH immunodéprimées et celles vivant dans la précarité, en raison de ce risque de forme grave. La réponse de la HAS a été « assez laconique », déplore Mélanie Jaudon, coordinatrice du TRT-5 CHV. Au final, les personnes immunodéprimées ont bien été priorisées, mais sans mention explicite du VIH. Malgré cela, « l’accès à la vaccination a été assez fluide. Les SMIT [services des maladies infectieuses et tropicales] ont été très actifs. Certaines personnes sont passées par leur généraliste, une forme de pragmatisme s’est mise en place ». Nombre de PVVIH étant par ailleurs atteints de comorbidités à priorité vaccinale (maladies cardiovasculaires, pulmonaires, obésité, diabète, cancers, etc.), elles ont pu être rapidement vaccinées.

Chez les PVVIH comme en population générale, l’hésitation vaccinale a reculé au fil du temps, en raison des données rassurantes sur la sécurité, puis de la très forte incitation via le passe sanitaire. Pourtant, la non-inscription du VIH dans la liste de priorisation n’a pas été sans effet, observe Cédric Daniel. « Oui, les personnes immunodéprimées ont été priorisées, mais il n’y a pas eu de parole forte sur le VIH. On aurait pu s’adresser à cette population de manière spécifique, ce qui a manqué, et qui manque encore. Pour les personnes vivant dans la précarité, ou parlant mal le français, cela a accentué le fossé qui existait déjà », ajoute-t-il. « Heureusement, les associations se sont mobilisées pour rester au contact des personnes, pour les inciter à se faire vacciner », note Cédric Daniel. Un travail de fond qu’elles ont mené tout au long de la crise.

[i] En Martinique, le taux de vaccination (schéma complet) s’élevait à 41,7 % chez les PVVIH, au 26 septembre. En Guadeloupe, ce taux était de 32,5 %, et en Guyane française de seulement 26,6%. Ces données compilées par l’Assurance maladie sont consultables sur https://datavaccin-covid.ameli.fr/pages/details-pathologies.