L’éducation sexuelle à l’école : pourquoi ça coince ?

Si la loi prévoit depuis 2001 que soient dispensées chaque année trois séances d’information et d’éducation à la sexualité dans les écoles, les collèges et les lycées, la France reste très éloignée de cet objectif. 

Le succès d’une série comme Sex Education – dont une très courte séquence de la troisième saison[i] réussit l’exploit de résumer l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur le VIH, la Prep et le TASP – le prouve : les jeunes s’intéressent à la sexualité. Malheureusement, ce qui est présenté par cette série américaine ne s’applique pas, et de loin, en France. En 2016, encore 25% des écoles déclaraient n’avoir mis en place aucune séance d’éducation à la sexualité dans un sondage commandé par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

Prévues pour être dispensées par les professeurs et/ou des intervenants extérieurs dans toutes les classes du CP à la terminale, les trois séances d’éducation sexuelle se concentrent dans les faits en priorité sur les classes de 4e, 3e et seconde. En 5e et en 4e, les fonctions de reproduction sont obligatoirement abordées en cours de SVT (science de la vie et de la terre). 

« La sexualité fait partie intégrante du programme de SVT mais beaucoup de professeurs continuent de l’aborder dans cette matière d’un point de vue assez… ‘clinique’, note Caroline Rebhii, co-présidente du Planning familial, qui intervient sur ces questions auprès de 230 000 jeunes par an. En 4e, on leur apprend par exemple ce que le VIH produit dans le corps au niveau des cellules, mais en éludant souvent l’aspect pratique comme le mode de transmission, ce qui laisse libre cours à toutes sortes d’idées reçues », poursuit-elle.

Un enseignement flou

« L’année dernière, j’ai encore eu des élèves qui pensaient que le VIH s’attrapait par la sueur. Une adolescente m’a rétorqué ne pas être concernée car elle prenait la pilule[ii]. Le niveau de méconnaissance des élèves est assez inquiétant », alerte Pierre Dauphin, professeur en management et sciences informatiques dans un lycée parisien. Secrétaire général d’Act Up-Paris et lui-même séropositif, ce dernier est particulièrement sensibilisé à la question. C’est pourquoi il a décidé, en vertu de la liberté pédagogique dont il jouit en tant qu’enseignant, de se saisir du sujet avec ses élèves tous les 1er décembre.

« Tous mes collègues peuvent s’emparer d’un aspect du sujet de manière transversale quels que soient leur matière », nous rappelle t-il. Et les occasions ne manquent pas. Une prof de français pourra proposer une séquence pédagogique sur la littérature féministe tandis que son collègue en histoire pourra profiter de son cours sur les journées de mai 1968 pour aborder la lutte pour le droit à l’IVG (interruption volontaire de grossesse).

Si l’opportunité leur est laissé d’investir les questions relatives à la sexualité, la plupart des professeurs et plus encore les directeurs se sentent pourtant peu armés sur le sujet. Ils font ainsi plutôt appels à des intervenants extérieurs comme l’infirmière scolaire, le planning familial ou le CRIPS (Centre régional d’information et de prévention du sida) pour animer ces séances. Au final, l’accès à l’information reste très inégal d’un établissement scolaire à l’autre.

Ceci d’autant plus que, bien que prévues par la loi, ces séances n’ont jamais vu leurs contenus clairement définis. Par ailleurs, personne n’en étant nommément responsable dans les établissements scolaires, elles ont tendance à passer à la trappe. Sensées être transversales, elles dépendent finalement beaucoup de la volonté de la direction et de l’implication de l’infirmière scolaire.

De multiples résistances

En dehors de l’enseignement des SVT, les professeurs d’autres disciplines s’y prêtent uniquement quand ils sont eux-mêmes sensibilisés à un aspect du sujet. Malgré tout, si des sessions existent en formation continue, elles restent encore peu nombreuses et n’attirent qu’un public déjà au fait du sujet.

« À l’académie de Nancy-Metz, bien qu’une formation soit ouverte à tout le personnel de l’Éducation nationale, elle est encore majoritairement suivie par des profs de SVT et des infirmières scolaires. Je pense qu’il faudrait enseigner les bases de l’éducation à la sexualité dans le cadre de la formation initiale à tous les professeurs », estime Arnaud Holzmann, professeur de SVT dans un lycée de Nancy.

« Même les enseignants conservent des idées reçues datant des années 80 sur le VIH. Très très peu connaissent la PrEP (Prophylaxie pré-exposition) et le TASP (Treatment as Prevention). Alors comment attendre une plus grande connaissance des élèves ? », s’interroge Pierre Dauphin.

Pour autant, la formation des professeurs n’est pas seule en cause. Les résistances peuvent venir de la direction, qui voit cette souvent question comme une usine à gaz et en aucun cas comme une priorité. Les parents ont, quant à eux, souvent du mal à accepter que leurs enfants grandissent et craignent que les cours d’éducation sexuelle n’incitent leurs enfants à « sauter le pas » plus tôt qu’ils ne le voudraient. A cela s’ajoutent des résistances culturelles et religieuses dans certaines communautés.

La sexualité reste donc encore un sujet tabou à l’école, notamment dans les collèges et lycées pointés comme « difficiles », où peu de professeurs ont l'envie d’investir un sujet considéré « risqué » à aborder. « Il est néanmoins important que les élèves aient un référent vers lequel ils peuvent se tourner pour des questions plus personnelles. Cela peut être l’infirmière scolaire comme un prof avec lequel ils se sentent à l’aise », note Caroline Rebhi.

Un changement d’approche bienvenu

On l’aura compris, lever le tabou, combattre les préjugés restent compliqués dans le cadre scolaire. Pour ce faire, il faut souvent adopter une autre approche éducative. Comment ? En éveillant la curiosité des élèves lors des séances, en partant, dans une logique ascendante, des questions qu’ils se posent. Pour favoriser les échanges, le Planning familial conseille de recueillir celles-ci de façon anonyme en amont pour que chacun puisse s’exprimer librement et sans gêne.

« Souvent, on observe que les élèves ont besoin de se rassurer sur leur ‘normalité’ », précise Caroline Rebhi. Beaucoup n’ont en effet pour seule référence que la pornographie qui réduit la femme à un simple objet sexuel, et place la performance au centre de la sexualité, ce qui peut générer des complexes chez les garçons. Il faut alors commencer par déconstruire l’image biaisée que ces films véhiculent.

C’est à partir de ce travail d’analyse que s’amorce ces dernières années une approche, beaucoup plus globale et bienveillante, dite d’éducation « complète » à la sexualité. Alors qu’à la fin des années 80, les cours d’éducation sexuelle visaient essentiellement à prévenir les risques liés au VIH/Sida et aux grossesses non désirées, on accorde désormais une plus large place à la notion de plaisir et de bien-être.

Plutôt que de se focaliser sur les risques, en donnant une vision parfois très anxiogène de la sexualité, on cherche aujourd’hui à mieux faire reconnaître le droit à la différence en s’intéressant aux questions d’identité de genre et d’orientation sexuelle, en élargissant cette question aux dimensions affectives, à l’estime de soi et au respect de l’autre. Une large place est également faite à la question de l’égalité femmes-hommes.

Le but est de donner aux enfants et aux adolescents les moyens de vivre une sexualité épanouie dans le respect de leurs partenaires, ce qui constitue un véritable changement de paradigme. 

[i] Épisode 4 dans lequel Anwar, un adolescent gay se rend dans une clinique, terrorisé à l’idée d’avoir contracté le VIH et de bientôt mourir du Sida. L’infirmière qui l’accueille le rassure en 30 secondes chrono en lui disant : « Tant que toi et ton partenaire, ou tes partenaires, pratiquez du safe sex et vous faites tester régulièrement, tu as très peu de chances de contracter le VIH. Et il y a un traitement aujourd'hui appelé la PrEP qui protège les gens du VIH s'ils s'engagent fréquemment dans du sexe sans attaches ou dans des situations qui les placent à un haut risque de contamination. Et pour ceux qui contractent le virus, il y a des médicaments aujourd'hui qui leur permettent de vivre une longue vie en pleine santé, au point que le virus devient indétectable, ce qui veut dire qu'il ne peut pas être transmis à une autre personne. En résumé, je ne pense pas que tu vas mourir de sitôt."

[ii] Voir le baromètre de Sidaction 2020  selon lequel notamment 24% des 15-24 ans pensent que le virus du sida peut se transmettre en embrassant une personne séropositive et 20 %estime encore que la pilule contraceptive d’urgence peut empêcher la transmission de virus.