Nicolas Sergeant,  « la lutte contre le VIH a besoin de la jeunesse »

Nées à une période durant laquelle le VIH est devenu une maladie chronique, les jeunes générations sont souvent moins engagées dans la lutte contre le sida. A quelques exceptions près. Portrait de Nicolas Sergeant, 22 ans, militant très actif à Act up-Paris. 

Unique employé d’Act-up Paris, avec un homme de ménage à temps partiel, Nicolas Sergeant nous reçoit après avoir pris congé d’un homme d’une cinquantaine d’années. Il est 19 h et fait déjà nuit, mais Nicolas est toujours en poste dans les étroits locaux de l’Association basée dans le 19e arrondissement de la capitale. Il faut dire que le travail ne manque pas pour le jeune homme chargé de la permanence des droits sociaux.

Dans le petit bureau où il nous reçoit trônent derrière lui deux posters qui lui tiennent à cœur : une affiche d’Act-up où apparaît le célèbre slogan de l’association : « Silence = mort » sous un triangle rose et la photo d’une couverture de Télérama sur laquelle l’activiste Leslie Barbara Butch n’avait pas hésité à s’afficher nue malgré son surpoids.« Je n’aurais pas son courage, mais je l’admire beaucoup pour avoir fait ça », nous confie le jeune homme qui a lui-même souffert de moqueries en raison de sa forte corpulence. Il rappelle à cet égard que si le fondement d’Act up-Paris est la lutte contre le VIH, l’association est aussi très engagée dans les autres sources de discriminations comme la transphobie, le travail du sexe, l’usage de produit stupéfiant et le sort des PVVIH (personnes vivant avec le VIH) en prison…

Âgé de seulement 22 ans, Nicolas, très tôt sensibilisé aux questions sociales en raison de ses propres problèmes médicaux, explique son engagement par une volonté de rendre ce qu’on lui a donné. Cependant, son intérêt pour la lutte contre le VIH lui est venu assez tard. « Je suis né en 1999 à une époque où il y avait déjà les trithérapies. Alors je n’ai pas connu les spots de prévention et pour tout vous dire je ne me sentais pas très concerné car même si je suis gay, je n’ai pas beaucoup de relations », nous explique-t-il.

C’est en rentrant en contact avec des militants d’Act-up via les réseau sociaux qui parlaient de leurs actions qu’il a commencé à vraiment s’y intéresser. « Je me suis alors rendu compte que cela restait un vrai sujet. Je me suis aussi retrouvé dans les idées défendues par l’association. J’ai été touché par la discrimination dont souffrent les PVVIH car autant on me plaint quand j’évoque mes problèmes de santé qui n’ont rien à voir avec ce virus, autant il n’en est pas de même pour les personnes vivant avec le VIH. Des gens continuent de penser que s’ils sont séropos, c’est limite leur faute. J’ai voulu m’élever contre cela », nous explique le jeune homme qui observe encore parfois des mouvements de recul et des blancs au téléphone lorsqu’il évoque la maladie de ses protégés aux bailleurs sociaux. « Des gens considèrent encore le VIH comme une maladie de drogués, d’homosexuels et de prostituées ! » se désole-t-il.

De jeunes militants arrivent

Contrairement à d’autres qui ne sont pas restés longtemps, la sortie de 120 battements par minute [i] n’a pas joué dans sa vocation. « Je n’ai pas voulu le voir à sa sortie. Je l’ai vu que récemment car ce qui m’intéressait c’était le combat actuel de l’association » nous déclare-t-il, avant de nous avouer avoir été complètement bouleversé par le film quand il l’a vu récemment. «Je me demande comment j’aurai réagi en voyant mes amis décéder sans que je puisse rien faire », s’interroge-t-il.

Si la plupart des personnes qui ont rejoint l’association suite au visionnage du film sont finalement reparties après avoir assisté à une ou deux réunions hebdomadaires, Nicolas observe un nouveau mouvement plus pérenne aujourd’hui. Six jeunes militants de 17 à 20 ans sont en effet arrivés en septembre dernier et se révèlent très actifs. Ils rajeunissent la moyenne d’âge de l’association qui tourne désormais autour d’une trentaine de militants. 

« C’est une très bonne chose car la lutte contre le VIH a besoin de la jeunesse, note Nicolas. Je sens que nos militants les plus âgés, séropositifs pour la plupart, sont vraiment très fatigués. Il est temps pour nous de prendre le relai car sinon dans les trois ou quatre prochaines années ils seront tous partis. C’est aujourd’hui qu’il faut former cette nouvelle génération », insiste-t-il. Hugues Fisher qui a été président d’Act-up et qui était récemment coordinateur prévention est récemment parti à la retraite.  « Nous avons eu beaucoup de mal à lui trouver un remplaçant », note Nicolas qui aimerait aussi accueillir de nouveaux collègues, comme des chargés de plaidoyer.

Travailleur social de formation, Nicolas est très attaché à l’aspect politique ce son métier. « Pour moi, cela consiste à participer à la vie de la cité en l’améliorant », nous explique-t-il. Chez Act-up, sa principale mission est de recevoir et d’aider une file active de près de 100 personnes pour la plupart séropositives depuis très longtemps. « Leur corps a été abimé par l’absence de traitement durant leurs premières années d’infection, nous explique-il. Ils souffrent de multiples pathologies et presque 80 % bénéficient de l’allocation adulte handicapé. »

Défendre les plus précaires

Très choqué de voir encore arriver dans sa permanence des personnes qui viennent de se découvrir séropositifs alors qu’ils ont déjà développé une phase sida, il s’insurge : « J’en ai vu qui sont venus avec un sarcome de Kaposi. Ça me fout vraiment les boules ! Je ne comprends pas que cela soit encore possible en France ! Certains sont à la rue. Trouver un logement leur est quasiment impossible. Alors j’interviens pour défendre leur dossier auprès de la mairie de Paris. J’en aide aussi à faire une demande ou un renouvellement d’allocation d’adulte handicapé, mais cela concerne peu la nouvelle génération », tempère le jeune homme.

Sa plus grande fierté est d’avoir sauvé de la rue une migrante originaire d’Afrique subsaharienne, très engagée dans la lutte contre le VIH qui était menacée par des personnes haut placées dans son pays. « Elle a eu du mal à obtenir le statut de réfugié et j’ai beaucoup travaillé avec Aides pour lui obtenir un logement social. J’y suis arrivé in extremis il y a un peu plus d’un mois. Aujourd’hui elle a un 40 m2 dans le 19e et elle va pouvoir accueillir sa fille. Cela me fait chaud au cœur d’avoir pu l’aider », nous confie le jeune homme.

Quand on l’interroge sur son avenir professionnel, Nicolas reste un peu flou. Il nous avoue seulement qu’il espère, même s’il n’y croit pas trop, qu’on n’aura plus besoin de lui dans la lutte contre le VIH dans 10 ou 20 ans. Puisse-t-il avoir raison !  

[i] Le film de Robin Campillo, sorti en 2017 qui raconte la lutte des militants d’Act-up au début des années 1990. Il a remporté un grand succès critique et populaire.