En Afrique francophone, la voix des jeunes pour faire reculer le VIH

Les enfants et adolescents figurent parmi les premières victimes du VIH/sida en Afrique de l’Ouest et du centre. Pour favoriser l’accès au traitement et au dépistage, pour mettre fin aux discriminations, la parole des jeunes doit être mieux entendue, ont estimé plusieurs experts lors d’un webinaire organisé mardi 18 janvier par Sidaction et le réseau Grandir Ensemble [i]. Notre compte-rendu de l'événement.

Mettre fin au VIH pédiatrique « n’est pas un objectif pour 2030. Des jeunes meurent chaque jour du sida, c’est maintenant qu’il faut agir », estime Florence Thune, directrice générale de Sidaction. Si l’épidémie mondiale de VIH/sida a connu de nets progrès en 20 ans, la situation des enfants et adolescents demeure alarmante : en 2020, seuls 54 % des 0-14 ans avaient accès au traitement, contre 74 % des plus de 15 ans. Le fardeau est particulièrement lourd en Afrique de l’ouest et du centre : 30 % des nouvelles infections par le VIH y surviennent chez l’enfant, et seuls 35 % sont sous traitement, a rappelé la présidente de Sidaction, Françoise Barré-Sinoussi.

D’où l’urgence de faciliter l’accès au dépistage et au traitement des enfants et des adolescents. Mais aussi à la prévention de la transmission mère-enfant (PTME), qui présente « une inquiétante stagnation » en Afrique de l’Ouest et du centre, explique le pédiatre David Masson. En 2020, 55.000 cas de transmission maternelle du VIH sont survenus dans la région, à peine mieux que les 57.000 de 2015, conséquence de « la faiblesse du suivi des grossesses » et d’un accès payant à certaines consultations prénatales.

Contre le VIH/sida, des Etats à la peine

Côté traitement, les acteurs de terrain attendent beaucoup du dolutégravir, recommandé comme traitement pédiatrique de première ligne par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2018, en raison de son efficacité et de sa bonne tolérance. « Très vite, on pu faire baisser le prix de 75 % pour l’amener à 36 dollars par enfant [par année de traitement] », indique Luis Pizarro, chef d’équipe chez Unitaid.

Ce faible coût ne garantit pas toujours l’accès au traitement, freiné par les lourdeurs administratives. Selon David Maman, conseiller VIH au Fonds mondial de lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, « la Côte d’Ivoire et le Libéria ont déjà commencé la transition vers le dolutégravir. D’autres pays ne l’ont pas encore commandé, et certains n’ont même pas finalisé le document normatif […] C’est le deuxième changement de première ligne en quelques années. A chaque fois, cela demande aux Etats des efforts importants », de la planification à la formation des soignants.

Les difficultés des Etats s’expliquent en grande partie par l’insuffisance de moyens financiers pour faire face à l’épidémie. Si le Fonds mondial a accru de 44 % son aide à l’Afrique de l’Ouest et du centre sur la période 2021-2023, les moyens totaux, toutes sources confondues, ont diminué de 11% entre 2010 et 2020. « Même quand les ressources sont là, elles ne sont pas toujours utilisées de manière adéquate », pointe Hilary Wolf, conseillère technique principale « soins et traitements pédiatriques » au bureau du coordinateur américain de la lutte contre le VIH/sida.

Covid-19 : frein ou accélérateur ?

En Afrique de l’Ouest et du centre, la lutte contre le VIH/sida a été fragilisée par le Covid-19, qui a fortement réduit l’accès au dépistage, et a plongé les personnes les plus fragiles, donc les plus exposées au VIH, dans une plus grande précarité financière. Pourtant, le Covid-19 a aussi créé de nouvelles opportunités, qu’il s’agit de saisir. Exemple, la mise en place par des organisations communautaires d’une dispensation de médicaments pour plusieurs mois (au lieu d’un seul), ce qui limite les déplacements, et facilite l’accès au traitement.

De plus, le Covid-19 a engendré une multiplication des plateformes de tests « point of care », au plus près du patient. Un réseau dont le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) compte tirer parti pour l’étendre au dépistage du VIH : « en deux ans, la RDC [République démocratique du Congo] est passée de moins de 70 plateformes de dépistage à 400, vous imaginez ce qu’on peut faire en termes d’accès au dépistage du VIH chez les enfants, si on optimise ces plateformes ! », estime Landry Tsague, conseiller régional VIH/sida pour l’Afrique de l’ouest et du centre à l’Unicef.

Comme leurs aînés, les enfants et adolescents endurent une stigmatisation, une souffrance psychique, dont les effets sont dévastateurs chez ces jeunes personnes en construction

Bien au-delà du domaine médical, le VIH pédiatrique a de lourdes conséquences sociales sur les jeunes patients. Comme leurs aînés, les enfants et adolescents endurent une stigmatisation, une souffrance psychique, dont les effets sont dévastateurs chez ces jeunes personnes en construction. « L’accompagnement psychologique est négligé, il fait partie des premières lignes de financement qui sont coupées lorsqu’on doit faire un réajustement », déplore Rodrigue Koffi, coordinateur du réseau Grandir Ensemble.

Redonner de la voix aux jeunes

Actif dans 11 pays d’Afrique, soutenu par Sidaction, Grandir ensemble est un réseau de soutien des enfants et adolescents vivant avec le VIH, notamment par la pair-éducation. « Entre 13 et 18 ans, la parole des pairs, un peu plus âgés, portera mieux que celle des soignants pour transmettre les messages », estime David Masson. Précieuses lors de la prise en charge, ces voix doivent aussi résonner dans l’arène décisionnelle, estime Eric Fleutelot, directeur technique du pôle grandes pandémies d’Expertise France, qui propose d’accorder une place aux mères et aux adolescents au sein des instances de coordination nationale (CCM) du Fonds mondial.

Une proposition saluée par l’ambassadrice française pour la santé mondiale, Stéphanie Seydoux, alors que la France compte plaider « dans les semaines qui viennent » pour un renforcement des CCM : « ces instances ont pour particularité de mettre autour de la table, avec une capacité décisionnaire, les acteurs de la santé communautaire, les personnes vivant avec le VIH. Cela ne devrait exclure ni les mères, ni les jeunes gens, ni, pourquoi pas, les enfants. C’est une porte qui peut être ouverte ».

« Parler, témoigner, revendiquer est une force. Vous devez être une génération qui reprend la parole, qui fait sa place dans la lutte contre le sida. N’attendez pas qu’on vous donne la parole, prenez-la ! », a conclu Florence Thune à l’adresse du réseau Grandir Ensemble.

Pour retrouver l'intégralité du webinaire, cliquez ici : VIH pédiatrique, accélérons la lutte !

[i] Avec le soutien de l’Initiative et de l’Agence française de développement (AFD)