Au Burkina Faso, surtout, ne pas baisser la garde !

Avec une baisse des nouvelles infections de 45 % et des décès de 13 % depuis 2010, le Burkina Faso est considéré comme un bon élève de la lutte contre le VIH en Afrique de l'Ouest et centrale. Des progrès qui ne doivent pas masquer que l'épidémie risque de repartir à la hausse faute de mobilisation. Reportage à Ouagadougou.

« On est venu pour le test là, le dépistage. » Sourire aux lèvres et sac au ruban rouge en bandoulière, Lucie Ouedraogo donne des pré­ servatifs et, surtout, des rendez-vous. Dans ce quartier « chaud » de Ouagadougou, la capi­ tale du Burkina Faso, les travailleuses du sexe sont nombreuses devant les maquis [7] et les bars dont les musiques se mêlent le long de la rue de terre rouge. Lucie est animatrice à l'association AAS [2]. Elle va prévenir« les filles » pendant que les autres intervenants installent l'unité mobile : un camion pour le prélèvement et une tente pour les entretiens prétest et l'annonce des résultats. Les travailleuses du sexe sont les premières ciblées, mais en début de soirée, ce sont surtout de jeunes hommes qui se rendent au camion. Celui dont Aziz Traore, infirmier, pique le bout du doigt pour recueillir une goutte de sang raconte qu'à 25 ans, c'est son premier test : «Je ne savais pas comment faire pour aller faire le test, où aller. Ici, on pense d'abord à manger [1] » Le jeune homme aura le résultat dans le quart d'heure. « Félicitations, c'est négatif [1] » se réjouit West Rouamba, autre membre de l'association, avant de délivrer les conseils de prévention Dans une soirée, l'équipe de l'AAS peut enchaîner une centaine de dépistages. «Sion avait plus de véhicules, on pourrait toucher plus de monde», regrette Lucie. Au Burkina Faso, la prévalence du VIH chez les travailleuses du sexe dépasse les 16 %. L'épidé­mie est concentrée dans les populations clés : travailleuses du sexe donc, mais aussi HSH (3,6 %) et détenus (3 %).

En avance dans le peloton des moins bons

ALEXANDRE MAOUCHE / SIDACTION
Action de dépistage mobile réalisée par !'AAS (Association African Solidarité) au Burkina auprès de population s éloignées des systèmes de soin.

Le « Pays des hommes intègres » a fait d'énormes progrès en matière de lutte contre le sida : la prévalence est passée sous les 1 % en population générale [3] ; le nombre de personnes sous traitement dépasse les 52 000, soit 60 % des personnes vivant avec le VIH (PVVIH); le nombre de décès a baissé d'un tiers (634 fin 2015, contre 991 en 2014) [4] et 89 % des femmes enceintes séropositives reçoivent un traitement afin d'éviter la transmission à leur enfant [5]. « Le Burkina, analyse le Dr Jean-Baptiste Guiard-Schmid, spécialiste en mala­dies infectieuses et fondateur du bureau d'études ICI-santé à Ouagadougou, fait partie des pays qui sont dans le peloton de tête de cette région d'Afrique de l'Ouest et centrale, qui est par ailleurs globalement très en retard par rapport aux autres régions du continent africain. Paradoxale­ment, on a des taux de prévalence plutôt modé­rés et des couvertures en matière de besoins de prévention, de suivi et de prise en charge significativement plus faibles qu'en Afrique de l'Est et australe.» Mais ce spécialiste constate aussi une mobilisation en baisse et«de nombreuses difficultés sur le terrain».

Des difficultés que les associations vivent au quotidien. Des formations ne sont plus financées, les associations manquent de moyens pour faire de la prévention via Internet ou voudraient bien, comme au centre de prise en charge globale Oasis de l'AAS, pouvoir développer des activités génératrices de revenus. « Les financements pour le VIH sont en train de baisser, constate Victor Sorne, le directeur de Revs + ONG historique de la lutte contre le sida basée à Bobo-Dioulasso [6], mais la prévalence reste élevée dans les populations clés et il existe un vrai risque que l'épidémie reparte. Il y a beaucoup à faire auprès des jeunes qui manquent d'informations ou des hommes ayant des relations avec des hommes qui souvent sont bisexuels.»

Des progrès menacés

Une Afrique plurielle face au VIH

En 2016, avec environ 790 000 nouvelles infections, l'Afrique orientale et australe comptait 43 % du total mondial des nouvelles infections par le VIH, auquel il faut ajouter 370 000 nouveaux cas en Afrique de l'Ouest et centrale. Au total, plus de 25 millions de personnes vivent avec le VIH en Afrique. L'accès aux traitements a beaucoup progressé : en Afrique de l'Est et Australe, 76 % des personnes séropositives informées de leur statut ont accès aux antirétroviraux. Mais c'est seulement 35 % de celles qui en auraient besoin en Afrique de l'Ouest et centrale (Données Onusida 2017 pour l'année 2016). Des retards régulièrement dénoncés par les associations, les ONG ou les institutions internationales. Ces inégalités constatées sur le continent africain sont aussi visibles entre les pays et au sein même des États. Exemple : si un pays comme le Botswana (Afrique Australe) atteint les cibles des « 3 x 90 », le Tchad, la Centrafrique ou la République démocratique du Congo (pays d'Afrique Centrale), entre autres, sont encore très loin des objectifs fixés par l'Onusida.

Simon Kabore, directeur du Réseau accès aux médicaments essentiels [7], peut témoigner des progrès réalisés au Burkina Faso depuis « l'époque où seules quelques dizaines de personnes avaient accès à des traitements à 360 000 CFA» (environ 550 €). En 2009, à force de pressions et de plaidoyers, le gouvernement a décrété la gratuité des antirétroviraux (ARV).

« On a obtenu une réduction du coût et l'impli­ cation des centres de santé publique», ajoute Simon Kabore, qui se bat désormais pour l'ac­cès aux examens biologiques.

Nicolas Meda, le ministre de la Santé, connaît parfaitement la question du VIH [8]  et reconnaît qu'il reste beaucoup à faire en matière d'accès à la mesure de la charge virale, de délégation des tâches, de PTME ou encore de lutte contre les discriminations. «On dit que nous avons réussi et qu'il faut mettre nos priorités ailleurs. Nous, nous disons que pour maintenir cette réussite il ne faut pas baisser la garde. Nous relevons le défi en augmentant notre enveloppe domestique en matière de lutte contre le sida, mais les aides et la mobilisation internationale diminuent.» À part celles du Fonds mondial, précise-t-il, avec une nouvelle subvention de 32 millions d'euros pour la lutte contre le VIH [9]. Pour atteindre l'objectif des « 3 x 90 », il faut que 93 000 personnes aient accès aux traitements d'ici 2020 au Burkina Faso

Notes

[1] Restaurants.

[2] Association African Solidarité plateforme-elsa.org/ structure/aas/

[3] Elle était de plus de 7 % en milieuurbain et 2 % en milieu rural, selon une enquête nationale de 1997 citée par le P' Nicolas Meda.

[4] Rapport Onusida, mars 2016: unaids.org/fr/flle/110917/ download?token 6aVHZQzY

[5] Donnée Fonds mondial publiée en février 2018.

[6] www.revs.bf

[7] Rame plateforme-elsa.org/structure/rame

[8] Médecin épidémiologiste, il dirigeait le centre Muraz (institut public de recherche pour la santé) de Bobo­ Dioulasso.

[9] Enveloppe 2018-2020 de 130 millions d'euros pour le VIH, la tuberculose et le paludisme.